Jonathan

L'OMBRE

Réflexion sur quelques contes courts de Colette

et mon expérience avec un chat diabolique

        Je suis "l'ombre".  "L'Ombre"!  Qui m'a donné ce nom?  Toi, toi source de sottise. Est-il vraiment possible de penser que c'est à cause de la timidité que (chaque fois en te voyant) je disparais derrière un divan comme un nuage noir de nuit se volatilise au début du jour?  Crois-tu que je rampe sur les planches du sol plein d'inquiétude quand tu es parti pendant la journée, peur d'être tout seul?  Pas du tout!  Sans bruit de bottes, sans bouches bavardantes, sans, oui, en effet  tous les fardeaux du monde immonde des humains.  Les jours sont remplis de tranquillité.  Et c'est la seule joie  cette paix -- de ma vie.  Le matin la voiture klaxonne dans la rue, j'entends le grondement de tes pas précipités, et toi -- chaque jour, c'est la même chose tu fais trois petits coups sur le sol avec le parapluie (c'est pour la chance?) et après, ouvres et fermes la porte avec telle rapidité que tu sembles t'échapper d'un incendie terrible avant d'être dévoré par les flammes.  À la fin de toute cette bouffonnerie je pousse la porte de l'armoire derrière laquelle j'avais regardé ta sottise, et je réconquiers parquet, tapis, divans, chaises  tout ce qui est corrompu chaque jour par tes mains sales.

        Ainsi je deviens roi, et mon petit royaume vaut bien la mesquinerie que j'éprouve entre la rentrée le soir et la disparition, le matin, de ton corps corpulent.  Mon coeur me conduit à la salle à manger et je saute sur la table.  "L'ombre, ha!" je crie.  Quel nom dérisoire!  Je marche sur la table; mes jambes féroces font gronder la terre.  (Mon père était, je crois, un lion.)  Mes grands yeux verts aperçoivent tout: le soleil filtrant par la fenêtre, les petits mouvements de l'horlorge, le papillon qui vole légèrement dans un coin de la salle, près de la lampe rouge.  Je danse furtivement jusqu'au bout de la table, saute, et enveloppe mon dîner ailé entre deux pattes.  Je le déchire avec une douzaine de griffes.  Après l'avoir mangé, je déchire aussi une chaise.

La nuit tombe et à nouveau je deviens l'ombre.  Je me cache derrière le canapé.  Et puis sous la petite table où tu mets les petits biscuits et les lettres blanches.  Je fais des culbutes au dessus de la bibliothèque brune, au milieu de tes romans: celui-ci et du dix-septième siècle , celui-là est un chef d'oeuvre de Dante.  Et voilà le bout de ma queue frôle une édition de poésie écrite au siècle dernier.  Je te demande: me hais-tu?  Te rends-je fou?  Ton visage est souvent plein de sourires, mais une pure rancune se cache derrière tes yeux.  Penses-tu quelquefois que je me mettrai à t'aimer?  Vraiment tu es si bête!

        Je mange, je mange; je suis gourmand.  Quand tu es sorti les placards sont ouverts; je consomme des aubergines et puis des prunes fraîches dirèctement du frigidaire.  Hier j'ai trouvé des pêches et du boeuf (quelques tranches que je mastiquais en moins de deux minutes).  Du sucre s'est répandu (je regrette que j'en ai gaspillé) quand j'ai mis mes pattes dans un flan.  Pour finir mon repas j'ai trouvé sur le fourneau une grande bouillabaisse  cela je l'ai lapé avec aise.  Les gâteaux, quelques pâtes, des tartes couvertes d'amandes,  ah le goût, je manque de mots!  et, mon favori, des escargots en beurre.  Tu sais bien, c'est ta faute que je mange comme ça.  Ne me laisse plus de pâtée fétide dans un plat putride!

Ah, la nuit est à nouveau tombée.  Tu es rentré. "Scélérat!  Diable,"  disent tes yeux.  Quand j'ai renversé ta tasse de café aujourd'hui et mouillé le tapis, c'était vraiment un jeu, n'est-ce pas?  Et hier soir, quand cette grande foule est rentrée chez nous, tu n'as pas donné le bonjour à personne!  Ainsi c'était naturel que je leur ai offert la patte.  Et quelles étaient les réponses?  --"Qu'est-ce que c'est, ce sale animal?"  --"Je n'ai jamais vu une bête aussi laide."  --"Il faut se méfier des animaux avec les griffes; l'oeil de ma grand-mère était crevé par les pattes d'une bête pas plus grosse que celle-ci."  Et donc tu m'as mis sous clef dans un cabinet rempli de naphtaline et de chaussettes sales.  Mais pourquoi?

        Tu rappelles-tu de notre première rencontre, hein?  Comment avec insouciance tu as ouvert ta porte (tout en sifflant comme un imbécile, et chantant avec gaieté "Tire la chevillette, la bobinette cherra!"), tu as franchi la porte sans soin, et mis ton pied énorme sur le plancher si brusquement que si je n'avais pas couru vite dans une armoire  j'aurais perdu la tête, décapité par une botte boueuse.  Tu as fait pivoter lentement ta tête bulbeuse et m'as montré un sourire stupide.  "Eh, minette merveilleuse," tu as dit à haute voix après avoir m'avoir aperçu, "chouchou, chaton chouette!"  J'ai failli vomir.  Ce sentiment me reste au ventre jusqu'à aujourd'hui et il restera là jusqu'à ce que je meure.