D'une Brasserie, un Bockeur, et un Coeur Brisé
(Le parallélisme dans un conte court de Maupassant)
Guy de Maupassant bâtit son petit conte "Garçon, un Bock!" comme une série de poupées russes. On examine la plus grande et puis, à l'intérieur, on découvre une copie assez belle mais plus petite. En ce qui concerne la littérature, c'est comme le phénomène de "pièce dans la pièce" qu'on trouve dans Hamlet. De la même façon, Maupassant raconte la rencontre de deux amis du collège: un qui vit, on peut dire, une vie normale, et l'autre, un bockeur qui passe tous les jours assis sous les lampes à gaz d'une brasserie, en tenant sa pipe dans une main, et un verre dans l'autre. Son occupation honteuse est le produit d'une expérience épouvantable de sa jeunesse. Maupassant tisse cette histoire pitoyable du buveur et de la rencontre des deux amis, en donnant à chaque partie des éléments semblables. Celle-là demeure dans celle-ci comme "une pièce dans la pièce". Les idées de l'une reflètent et élaborent celles de l'autre. Cela sert à intensifier la force avec laquelle l'histoire terrible de la jeunesse du bockeur donne un assaut aux émotions et à la conscience morale du lecteur. En employant bien des développements parallèles, Maupassant forge un conte riche.
Après que le narrateur fournit la raison pour laquelle il entre dans la brasserie, Maupassant fait (filtrée par les yeux de son narrateur observateur) une description ornée de l'homme qui commande des bocks sans cesse, le comte Jean de Barrets. Comme c'est typique dans les oeuvres de Maupassant, les détails sont splendides. "Il était sale, chauve du milieu du crâne, tandis que de longs cheveux gras, poivre et sel, tombaient sur le col de sa redingote." (137) Au début de l'histoire que Barrets raconte plus tard, on trouve le même type de contenu: naturellement (comme dans la plupart des histoires), le raconteur commence avec une description des environs et des personnages essentiels. "Tu te rappelles bien le château où je fus élevé?" demande le comte à son ami. Puis il se lance dans une déscription détaillée de la maison: "Tu te rappelles ce grand bâtiment gris, au milieu d'un grand parc, et les longues avenues de chênes, ouvertes vers les quatre points cardinaux!" Et de là, de ses parents: "Tu te rappelles mon père et ma mère, tous les deux cérémonieux, solonnels et sévères." (141) Ce n'est pas surprenant que les deux histoires, celle de la rencontre à la brasserie, et celle de la jeunesse de Barrets commencent avec des renseignements sur les personnages principaux et sur le lieu de l'action.
Après que les deux hommes se rencontrent, Barrets commande des bocks, et puis il parle de l'inutilité de la vie ordinaire. "Moi, je ne fais rien, jamais rien. Quand on a de quoi vivre, c'est inutile. A quoi bon travailler?" Il se moque un peu de la vie de son ami qui, selon lui, manque de signification. Faire semblant, dit-il, que les actes sont pleins de portée: c'est de la sottise. Ce désespoir au sujet de l'existence contraste bien avec l'espérance et la joie d'être enfant que décrit Barrets, dans la deuxième partie de son conte qui vient plus tard. "J'avais alors treize ans. J'étais gai, content de tout, comme on l'est à cet âge-là, tout plein du bonheur de vivre." (141) Comme garçon il voyait la réalité à travers des lunettes toutes différentes de celles d'aujourd'hui. Mais à cause d'une expérience atroce (devant ses yeux sa mère est battue violemment par son père) sa vue du monde est devenue changée.
La troisième partie de l'histoire que Barrets raconte à son ami, une partie qui concerne ses galopades parmi les arbres du parc, reflète leur discussion sur la liberté (quoiqu'elle soit extrème et un peu perverse) de Barrets dans sa vie présente. Le buveur n'a aucun lien. "Pas de femme, pas d'enfants, pas de soucis, pas de chagrins, rien," explique-t-il à son ami. "Ça vaut mieux."(139) Bien qu'elle soit anormale, il possède maintenant la liberté. Et ses jeux dans le parc d'il y a longtemps étaient semblables: en courant comme un animal sauvage parmi la verdure, il exercait la liberté espiègle de la jeunesse. "Je jouais à faire le loup dans les massifs du parc, courant au milieu des branches et des feuilles." (141) Le moyen par lequel Maupassant décrit le passé sert a faire mieux comprendre le présent.
Après avoir avoué qu'l veut ne pas avoir de souvenirs et n'a donc ni famille, ni soucis, ni rien que la brasserie, le bockeur Barrets indique (avec une fierté perverse) que son existence quotidienne manque de verve: ses actions sont complètement prévisibles. "Je me lève à midi. Je viens ici, je déjeune, je bois des bocks, j'attends la nuit, je dîne, je bois des bocks; puis, vers une heure et demie du matin, je retourne me coucher, parce qu'on ferme." (139) En parallèle avec mais contraire à cette banalité suivra plus tard sa description de la tempête dans le parc. Il faisait un temps complètement sauvage. "Les feuilles arrachées, jaunes déjà, s'envolaient comme des oiseaux, tourbillonnaient, tombaient puis couraient tout le long de l'allée, ainsi que des bêtes rapides." (141) Le vent vif et les branches craquantes font monter la tension pour que le lecteur ait les nerfs à vif dès que le père renverse la mère avec un coup violent. De la même façon, la description parallèle de la vie quotidienne de Barrets au présent sert à démontrer avec force l'absurdité de son existence, qui a perdu tout sens quand il a vu son père battre sa mère.
Cette agression a commencé avec des paroles et a continué avec des coups de poings. Le jeune garçon, en regardent cet abus, a jeté un cri violent et, saisi par sa crainte de son père, il s'est échappé comme une bête sauvage. "Je crus qu'il m'allait tuer et je m'enfuis comme un animal chassé, courant tout droit devant moi, dans le bois."(142) Cette fuite rapide du parc trouve un reflet dans le changement de sa maison, quand il "passe l'eau" (139) et commence à vivre de l'autre côté de la Seine. "Que veux-tu, on ne peut pas rester toute sa vie au quartier Latin. Les étudiants font trop de bruit." (140) Dans un sens, il échappe au bruit. Ce petit détail prépare le lecteur pour le moment où il raconte sa fuite et son entrée dans une vie pitoyable et absurde.
En essayant d'établir ce qui est au fond des habitudes honteuses du buveur, le narrateur remarque que Barret semble être un vieillard à trente-trois ans. "Sa figure ridée, mal soignée, semblait presque celle d'un vieillard. Sur le sommet du crâne, quelques longs cheveux voltigeaient au-dessus de la peau d'une propreté douteuse." (140) Son apparence présage le maintien inattendu que montre sa mère après que le garçon rentre chez lui. Elle devait être redevenue la femme heureuse à la vue de son enfant, et elle a dit brusquement, "Comme tu m'as fait peur, vilain garçon, j'ai passé la nuit sans dormir." (142) Et tout comme le père, elle portait une "visage ordinaire." (142) Il semble que rien du tout d'extraordinaire ne se soit passé le jour précédent. Encore une fois, les apparences trompent.
À la fin de l'histoire de la brasserie, le bockeur casse sa pipe. Et quand il raconte le jour odieux de sa jeunesse, de quoi parle-t-il après qu'il a tout expliqué? De son coeur cassé. À partir de ce jour-là il a commencé à tuer toutes émotions, a résolu de ne ressentir rien. "C'était fini pour moi," rappelle-t-il. "J'avais vu l'autre face des choses, la mauvaise; je n'ai plus aperçu la bonne depuis ce jour-là. Je n'ai plus eu de goût pour rien, envie de rien, d'amour pour personne, de désir quelconque, d'ambition ou d'espérance." (143) De même que sa pipe se brise, ainsi s'est casséson coeur.
Dans la richesse de cette histoire, on trouve deux contes un grand conte du présent et un petit du passé l'un qui illumine l'autre. À un niveau superficiel on perçoit dans les souvenirs tristes du buveur ce qui le pousse à sa vie vide, une existence sans joie, sans liens humains, sans rien à faire enfin, sans aucun sens. En outre, quand on suit avec soin le développement du jour fatal de sa jeunesse, on réalise que dans cette "pièce dans la pièce" l'auteur fait un parallèle avec l'histoire principale: celle de la rencontre des deux amis dans la brasserie. Par ce biais Maupassant crée une histoire lourde de sens, dans laquelle les événements du passé expliquent les actions du présent, et les événements du présent augmentent la signification de ceux semblables du passé.
jonathan kline